La recherche de la perfection c'est de la connerie. Une invention débile et perverse qui nous pousse à bout, pour au final ne jamais disposer d'une vie parfaite. On réussit, a peu près dans les rangs, sans trop de fausses notes, on limite les dégâts surtout. Persuadé que si on laissait faire notre nature ça partirai dans tous les sens, on dévierai obligatoirement, au risque ultime de tomber dans le fossé, de se traîner sur le bas côté de la chaussée des années durant.
J'ai quarante ans. Depuis cette nuit. Cette nuit sombre de janvier qui m'a balancé une année de plus en pleine poire, une année fatidique j'ai l'impression. Quarante. Ce nombre me glace le sang, me fait froid dans le dos. Je suis assis là, dans le salon noir, je fume une Gauloise. Ma fille et ma femme dorment à point fermé. Je suis entouré d'une dizaine de témoins rouges qui brillent un peu partout autour de moi. Témoins d'une certaine réussite. Réussite de posséder une chaîne hi-fi, un téléviseur, un four pyrolyse, un lave vaisselle, et je ne sais quel appareil électroménager dont j'étais si fier. Fier de les voir s'accumuler, fier de voir la qualité d'appareil que j'ai pût me payer. Fier d'avoir trimer, d'avoir été insomniaque des années pour un boulot atroce, un patron tortionnaire et une vie de fantôme. Tout ça pour quoi ? Des vacances en Bretagne ou sur la Côte d'Azur chaque été, le ski à Avoriaz grâce au treizième mois, une voiture neuve quand je me suis fait augmenter, une Citroën grise et métallisée, cinq portes, climatisée. Des cours de dessin pour ma fille et la manucure pour ma femme chaque mois. Je me rends compte que j'ai simplement été con de cette fierté, qu'elle me dégoûte, que je suis passé à côté de tout le reste. Tout ce qui me faisait rêver. L'aventure, le frisson, je voulais emmerder le quotidien, laisser la monotonie aux autres, exclure de ma vie le mot banal. Raté.
Ma femme se complait dans le train-train de notre vie de famille, elle adore sa vie de femme au foyer moderne, qui prend le temps de s'occuper d'elle mais qui tient son rôle, elle fait les courses tout les vendredis matins, conduit ma fille au collège chaque matin, la recherche, l'emmène à l'équitation, au cours de danse et faire les magasins le samedi après-midi. Elle va chez le coiffeur tous les premiers jeudis du mois, chez la manucure le vendredi et chez sa mère tous les jours à quinze heures, après les feux de l'amour, pour boire un café et trahir la solitude de la vieille femme. Mais elle semble heureuse. Toujours souriante, douce, agréable, rassurante et aimante. Quinze années que je me suis accroché à elle, que je lui est dit oui pour la vie. Qu'elle était belle dans sa robe blanche, avec son ventre rond. Enceinte de cinq mois déjà de notre fille. Un enfant bénit, attendue depuis plus de trois ans. Trois ans où ça ne marchait pas. Trois ans à errer dans les couloirs de la clinique pendant que ma femme se faisait opérer, échographier, où les médecins cherchaient la faille. Trois ans où tous les matins on se rendait au centre, elle pour les échographies et moi pour faire congeler mes spermatozoïdes. Durant ces années nous n'avons pas perdus courage ni espoir en cet être qui grandirait un jour en elle, issue de notre amour, et à qui personne ne dira jamais : tu es un bébé éprouvette, terme à nos yeux, beaucoup trop barbare pour qualifier un être humain. Elle est passée par deux fausses couches avant que les embryons prennent pour de bon, autant dire que son courage a été admirable et m'a redonné l'espoir plus d'une fois. Malgré la monotonie apparente de notre couple, il y a toujours ce lien, celui de notre enfant, et de l'amour en faveur de sa conception.
Je me souviens très bien d'elle enceinte. Elle mangeait beaucoup de confiture, celle de sa mère et peu de salé. Elle écoutait sans cesse Joy, de François Feldman qui venait de sortir. Je lui avais mis le disque sur une casette qui tournait en boucle dans sa Fiat Panda Bleu les matins d'hiver où elle prenait la route pour aller travailler. Elle portait cette salopette en jean par-dessus des pulls qui moulaient son ventre rond. Ses cheveux étaient encore bouclés à l'époque et elle les relevait souvent, et j'embrassais sa nuque, chaude et blanche, et j'embrassais son ventre, où la vie baignait enfin.
Et ma fille est arrivée, le cinq septembre, à sept heure trente du matin. Une enfant chérit par ses parents, un peu trop aux yeux des autres. Pour nous, rien aura jamais été assez beau pour elle. Alors on se met très vite à croire au bonheur matériel, qui comblerait mes failles affectives. Je leur est pour ainsi dire, tout donné. Une maison coquette, un jardin propret pour manger des grillades l'été, des vacances, mais peut-être pas assez de tendresse, d'amour tout simplement. J'ai confondu affection et pardon probablement. Après la naissance de notre fille, j'ai repris le travail et rattrapé le déficit de mon congé paternité. Plus de dix ans après je me rend contre de l'atrocoté de mes actes. Déficit sentimental plutôt.
J'ai perdu des années derrière un bureau. Mon travail consistait à déplacer un produit d'un point A à un point B. Tout ça derrière un ordinateur, une oreille et au téléphone et un oeil baladeur plongé dans le décolleté de ma collègue, au bureau d'à côté. Faiblesse masculine, à moitié excusable dira-ton. Des heures supplémentaires, des journées qui se terminait à neuf heures du soir sans que je puisse n'avoir aucun scrupule. j'aurai du culpabiliser en pensant à ma femme qui regardait la pendule, assise dans la cuisine, les pâtes prêtent à être réchauffé à mon retour, et ma fille, déjà couchée, attendant le retour de son papa qui lui embrasserait le front et lui souhaiterai une bonne nuit avant de s'endormir.
Au final j'ai été exécrable, l'homme parfait. Parfaitement estropié des sentiments. [/font]